Que demandent les jeunes ? La même phrase, dans toutes les bouches, de tous les âges, de tous les partis. Et les réponses sont toujours les mêmes, du côté des concernés comme de ceux qui ne le sont pas. Des revendications simples, purement matérielles : plus de professeurs, plus de places dans les salles, des conditions salubres, l’égalité minimale en somme. La dignité que mérite notre éducation, moteur de notre avenir. Le problème, c’est que ces revendications n’expliquent pas la colère de la jeunesse, ce cri qui transcende toutes les appartenances, toutes les barrières, celle entre la banlieue et le reste, les barrières qu’installe le pouvoir. Face aux barrières nous répondons par une seule barricade. Nos difficultés matérielles ne sont que l’aboutissement de la crise, le coup de jus qui nous fait sortir dans la rue, la goutte d’eau qui provoque notre noyade commune. Mais la cause de notre révolte n’est pas là, ne leur laissons pas croire cela pour obtenir des miettes. Remontons ensemble à la racine. Cette phrase aussi a été de nombreuses fois répétée comme une coquille vide sur de nombreux plateaux télés. Encore faut-il se mettre à notre place. Et ils en sont incapables. Il faut déjà commencer par dire que la cause de notre malheur est désincarnée. Elle ne s’appelle ni Edouard Geffray, ni Emmanuel Macron. Ils seront bientôt remplacés, et rien ne changera, notre mal-être sera le même. Ils sont tous des pantins, avec leur pouvoir étroit dont ils ne sont même pas maîtres. Cela ne veut pas dire que nous sommes condamnés à nous attaquer à une cause abstraite et anonyme.
La cause de notre colère est devant nous, non, elle est même en nous. Il suffit de se regarder dans le miroir : nous sommes tous dépolitisés. Tous, sans exception. Et ceux qui le sont le plus sont peut-être ceux d’entre nous qui ont décidé de s’affilier à un parti politique. Nous le voyons en ce moment même : l’instrumentalisation de la crise par des partis qui ne cherchent qu’à se disputer des voix en vue des élections présidentielles ne fait que diviser ce qui s’exprime comme un seul cri uni et national. Nous avons tendance à penser que pour se politiser, il faut adhérer à un parti politique. C’est tout le contraire. La vérité, c’est que les partis politiques sont le premier moteur de dépolitisation en France. La vérité, c’est que tous les partis politiques, de droite comme de gauche, aux extrêmes comme au centre, sont totalitaires dans leur fonctionnement. Ils entretiennent et se nourrissent de notre aveuglement pour accroître leur pouvoir. Ce sont des organes de propagande. Même si vous êtes dans un parti, laissez de côté vos idées reçues, et examinez ce qui se passe devant nos yeux, chez tous les lycéens de France, depuis déjà de nombreuses générations.
On nous dit qu’il faut que les jeunes se politisent plus tôt, au lycée. Mais la question n’est pas quand, mais bien comment. Pour un lycéen qui entre dans la société, il n’y a que deux choix : soit la politique en tant qu’elle est dominée par la tyrannie des partis ne l’attire pas, et il est d’emblée rejeté de la sphère politique, il est forcé de s’en détourner, de n’être qu’un spectateur dans ce qui pourtant le concerne au quotidien. Et le voilà réduit à n’avoir que des revendications matérielles sans pouvoir penser de solutions durables, comme un poisson dans un bocal qui réclame ses granules. Soit il s’engage dans un parti, et avant même d’avoir réfléchi à la politique par lui-même, à la politique comme objet appartenant à tous, comme domaine du vivre ensemble, il est forcé d’adopter les idées des autres, de ceux qui ont le monopole du savoir. Et le voilà entraîné dans des guerres de faction ridicules, qui même lors d’un mouvement de révolte généralisé l’empêche de s’engager pleinement. Nous avons oublié que la pensée politique nous est nécessaire comme pensée individuelle, qu’elle structure nos rapports avec les autres. Nous voulons de l’éducation, nous n’avons que du dressage.
En bref, nous ne sommes pas dans une démocratie. Voilà la cause de notre mal-être. Cette affirmation n’a rien de sarcastique, elle est très sérieuse. Un système qui ne permet pas à son peuple de s’exprimer sur des problèmes publics, mais seulement d’élire des personnes par défaut et de choisir des idéologies toutes faites, n’a rien d’une démocratie. Mais revenons à la situation du lycéen dépolitisé, dépossédé de sa propre pensée politique par le monopole. Cette situation n’est pas rare, elle est même majoritaire de manière écrasante, et ce chez de nombreux jeunes même en dehors du lycée.
Or, cette catastrophe peut se transformer en une chance inouïe de pouvoir changer les choses en profondeur. En effet, le mouvement qui s’esquisse actuellement dans la jeunesse est inqualifiable, il ne peut être cerné par aucune forme de pouvoir. Il n’est pas localisé, il n’est pas le mouvement d’un parti, d’une classe, d’une communauté. Le seul point commun que nous avons tous, c’est notre mal-être, ce qui nous rassemble, c’est que nous respirons tous le même air empoisonné. Nous sommes une conspiration, parce que nous respirons le même air. Nous devons alors rejeter toutes formes de division au sein de notre mouvement. Il est dans la nature du pouvoir de diviser pour affaiblir les puissances qui s’élèvent d’en bas. Ils veulent réduire notre colère et notre volonté de destruction à une bande de “délinquants”, de “racailles”, sans lesquels nous ne serions que de gentils élèves dociles. Il n’est pas nécessaire de dire que nous rejetons la violence. Mais il faut aussi préciser que nous ne condamnons pas toutes formes de violence. Nous condamnons la violence qui brûle des lycées et celle qui fait perdre ses dents à un adolescent, à l’un des nôtres. Nous condamnons la violence qui nous étrangle, celle de l’Etat policier. Cependant nous ne condamnons pas la haine que nous partageons pour les institutions et le pouvoir. Nous l’encourageons. Seulement elle doit donner naissance à des idées, pas du sang. Si on a réussi à nous faire croire que la seule voie était celle du sang, ce n’est pas que notre espace d’expression ne sert à rien, c’est que nous n’en avons plus. Il nous a été volé. Nous devons en créer un nouveau. Dans les blocus et manifestations, on peut entendre ce type de slogan : “Seule solution, la révolution”. Ceux qui s’exclament ainsi feront-ils la révolution ? Non. Ils en sont incapables, car il n’y a eu aucune révolution en eux. La révolution est d’abord intérieure, elle passe par la création de nouvelles voies d’expression.
Plus que tout, nous devons combattre toutes les passions collectives qui abolissent notre pensée individuelle, qu’elles soient dans les manifestations ou les partis. La manifestation bien souvent cède au spectacle et au sensationnel, et le spectacle ne s’expose que dans l’espace que lui accorde le pouvoir. La foule est alors facile à contrôler, à médiatiser, à instrumentaliser. La lutte ne sort pas du jeu de pouvoir. Celui qui sort de la foule tout en continuant de se battre se dérobe au regard du pouvoir, il peut ainsi en changer la dynamique, c’est-à-dire la neutraliser. Tracez de nouvelles voies, hors des sentiers battus. Nous sommes tous des délinquants, parce que nous sommes tous des clandestins, destinés à marcher hors piste. Nous sommes tous des délinquants, en tant que nous rejetons le système démocratique que l’on nous soumet de force, en tant que nous ne nous définissons par rien d’autre que notre révolte. Notre mouvement n’est pas “pris en otage par des groupuscules ultra-violents” comme le dénonce notre ministre. Il est pris en otage par le système lui-même, qui veut le réduire à des revendications de surface. Ne faisons pas l’erreur de consentir à leur mensonge. Le mouvement s’estompera, et tout reviendra “à la normale” avant les élections. Alors montrons leur que nous voulons plus que la fin de Parcoursup. Nous voulons certes être écoutés, mais surtout nous voulons pouvoir parler et penser par nous mêmes. Nous voulons la fin des partis politiques. Nous devrons également nous débarrasser des organisations politiques étudiantes et de leur hégémonie de la lutte dans nos campus, véritable piège idéologique pour tous les étudiants. 2027 arrive et nous ferons de la résistance, nous leur montrerons que nous voyons plus loin qu’eux. Nos yeux nous portent jusqu’à la fin de leur règne. Leur destruction sera notre création. L’avenir appartient au peuple, le peuple, c’est la jeunesse.
PS : L’auteur de ce texte aussi court que fragile est conscient que ce “nous” usité si souvent n’existe pas encore. Il faudra longtemps avant que la France se rende compte du poison que constituent les partis politiques. Simone Weil nous avait déjà alerté il y a plus de 80 ans, sans aucun résultats. Ce texte bien moins puissant restera certainement lui aussi sans écho. L’auteur a donc préféré rester anonyme, dans l’espoir que s’élève librement au cœur du cri de la jeunesse une voix consciente des chaînes qui l’entravent.
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