Manifestation du 6 octobre 2026 

La volonté de rassembler une génération qui anime Ouroboros devait préserver de l’usage d’un Je. Or, il est essentiel de comprendre que le Je contient une portée bien plus universelle que le Nous. C’était cette certitude qui animait Rousseau lorsqu’il écrivit ses Confessions. La subjectivité, une fois débarrassée de tout ce qui la tire vers le bas, le collectif et l’amour-propre en premier lieu, peut s’atteindre elle-même dans un dépassement de soi vers l’autre. Dans des moments de fortes tensions politiques comme nous les vivons aujourd’hui, où la foule et l’autorité, deux faces d’une même pièce, dictent et dirigent les sentiments et les pensées singulières de chacun, il est urgent de continuer à dire Je. La manifestation parisienne du 6 octobre 2026 a été l’occasion pour moi d’expérimenter les dynamiques d’attraction, de pesanteur et d’inertie qui s’organisent mécaniquement entre l’individu et la foule. Ce récit est celui d’une tentative de survie d’un individu au milieu d’un mouvement qui tente sans cesse de l’aspirer. Récit qui je l’espère pourra mener à la définition d’une nouvelle manière de manifester. Mais avant de commencer, je peux déjà sentir la septicité des potentiels lecteurs. Notre société capitaliste et des divisions toujours plus profondes dans le pays nous incitent à voir dans l’individualisme le poison de notre siècle, et dès lors le rassemblement d’une génération solidaire doit nécessairement apparaître comme une bonne chose. Et c’est juste, en partie. Il est remarquable d’observer une jeunesse unie dans la même souffrance, qu’importe les différences de milieux et de situations. La jeunesse est d’ailleurs le seul groupe capable d’une telle union, car elle vit aux marges de la société capitaliste dont elle n’est pas encore (du moins en totalité) un objet, et que l’enfant en elle est encore assez vivant pour voir la beauté de la rose et du mouton, contrairement aux grandes personnes. Pour cela, la gen Z a montré à toute la France son potentiel révolutionnaire, nous leur montrons que l’avenir nous appartient. Mais cela ne suffit pas. Lorsque l’on parvient à transcender des communautés, il faut toujours veiller à ne pas en créer une nouvelle, qui quoique plus unie et solidaire de par sa taille, conserve les mêmes dynamiques néfastes de toute communauté. Ces dynamiques sont la négation de l’individualité et de tout ce qui en découle : le dialogue, la pensée, l’amour. Ces trois choses définissent l’humanité. La communauté et plus généralement le groupe entraînent toujours une forme de déshumanisation. Et pourtant l’homme est un animal politique. Mais ça ne change rien, cela veut juste dire que l’homme doit vivre avec les autres hommes, et que dès lors le danger du groupe est immense et omniprésent. Une foule ne sait pas parler, une foule ne pense pas, une foule ne sait pas aimer. Voilà qui justifie amplement cet article. 

Je me suis rendu à la manifestation pour observer. J’ai donc choisi d’alterner les points de vue. D’abord, avec le cortège de Paris 1, de la place de la Sorbonne à la place de la République, j’ai fait le choix de devancer la foule d’environ cinq mètres, pour entendre les slogans et observer les réactions des passants. Je reviendrai sur les slogans plus tard. 

Les réactions des passants, qu’elles soient positives ou négatives, avaient toutes un point commun. Elles étaient des réactions de spectateurs. De spectateurs de théâtre, tragédie pour les uns, comédie pour les autres. Ils les regardaient avec inquiétude ou curiosité, comme on regarde une bête au cirque. Il y avait quelque chose dans le regard d’absolument extérieur à ce qui se passait devant leurs yeux, comme s’ils ne faisaient pas partie du même monde, eux,ceux qui paradent, nous, les spectateurs. Je me suis alors demandé, si ce qu’il y avait derrière moi était un spectacle au sens où Debord l’avait défini. Cette phrase n’a évidemment aucun sens, puisque nous sommes dans une société où l’on ne peut échapper au spectacle, bien plus encore qu’en 1968. Alors je me suis retourné. Mon regard a alors dû se dédoubler, tâche de plus en plus difficile. Au fond de mes yeux je voyais une jeunesse fière et vivante, un même battement de cœur en marche vers son destin. Mais ce fond se faisait irrésistiblement rongé par l’appel du spectacle. D’abord les slogans, toujours les mêmes, souvent vidés de leur sens. Pourquoi chanter la Marseillaise ? Que dit-elle de nous ? De notre colère ? “Et on est jeunes, et fiers, et révolutionnaires”, mais qu’y a-t-il de révolutionnaire en vous ? Vous allez manifester parce que c’est un événement, parce qu’il faut être là. Mais vous n’êtes pas là. Ce que je vois, là, ce n’est que de l’apparence, des idéologies et des schémas que vous vous collez sur le corps et la pensée. Vous arborez des drapeaux, des stickers comme des petites parcelles de mort sur le peu de vie que vous êtes encore. Et si seulement le spectacle ne s’exposait que par des signes extérieurs et matériels. Mais il est ancré en nous, dans notre culture, dans nos réseaux sociaux, partout. On ne s’en défait pas si facilement. Le spectacle s’immisce jusque dans nos regards, dans nos voix, dans tous nos gestes qui n’émanent pas de notre singularité propre, de notre vie telle que nous la vivons par nous-mêmes. 

Et alors ? Est-ce si grave ? Oui, car même si l’on met de côté que le spectacle est négation de la vie, il empêche de s’exprimer, c’est-à-dire de donner un sens à ses paroles. Le spectacle est emprisonné en lui-même, il ne sort pas de son propre mensonge, il n’atteint pas l’autre. Dans les blocus et les marches, on peut entendre ceci : “Ne nous regardez pas, rejoignez-nous !” C’est exactement comme lorsque des comédiens demandent aux spectateurs de les rejoindre sur scène ; la plupart du temps ils n’en ont pas envie, et lorsqu’ils le font, ils deviennent eux-mêmes des acteurs. La mise en spectacle de la manifestation est ainsi un véritable danger, en tant qu’elle réduit à néant son efficacité et ne fait qu’entretenir une barrière entre nous et ceux que l’on veut atteindre, barrière qui de plus alimente la haine et la réification d’un côté comme de l’autre, comme j’ai pu le constater plus tard. Une fois arrivé à République, j’ai quitté mes camarades pour faire le tour de la place. J’ai pu y constater la présence suffocante des partis et des syndicats, qui ne sont rien d’autre que des sous-partis. Les communistes vous arrêtent, et certainement par mauvaise blague ou ironie, ils essaient de vous vendre l’International. Et ils récitent leur exposé comme des automates. Impossible de parler avec un être humain, vous êtes face à une idéologie poussiéreuse et corrompue comme toutes les idéologies. Il y a de bonnes idées dans le communisme comme dans la plupart des partis ; seulement, ces idées sont perverties dès lors qu’elles existent au sein d’un parti. La parole et la pensée d’un parti ne peut exister qu’en dehors de lui, une fois le parti pillé et détruit. 

Pendant le trajet entre République et Nation, j’ai voulu voir de mes propres yeux les effets directs de la société de spectacle et des instincts de la “grosse bête” qu’est la foule. Il existe une loi de pesanteur entre l’individu et la foule : le premier est physiquement attiré dans la dernière, de manière irrépressible. La foule anesthésie la conscience, et l’individu souffre de sa solitude en lui-même, il cherche par tous les moyens à endormir sa propre conscience. Se perdre dans la masse est pour lui un soulagement. Celui qui essaie de résister à cette loi universelle ressent sa pression. Le cortège est parti en avance, je me suis dépêché pour me mettre en première ligne, entre les CRS et les manifestants. C’est à cet endroit précis que le spectacle devient drame, d’autant plus désolant qu’il est lent à se mettre en place. Le premier acte, qui a duré pendant plus de la moitié du trajet, était calme. D’ailleurs, la grande majorité des manifestants s’en félicitait. Il n’y avait vraiment pas de quoi. La violence était déjà là, tout le monde pouvait la ressentir car tout le monde en était complice. Le groupe n’admet pas de traître, c’est pour cela que tous les nazis à toutes les échelles de la machine étaient coupables. C’est aussi pour cela que tous les policiers et tous les manifestants sont coupables eux aussi. A cet instant, et bien malgré moi, j’étais coupable. Il y a une irresponsabilité responsable, une innocence coupable que nous partageons tous. La violence était déjà là, dans la réduction d’êtres humains à des symboles. Bien avant de crier ACAB, il y a un moment où dans l’œil du manifestant, la chose qui se tient en face, avec son armure, son bouclier et ses armes, n’est plus un être humain, une forme de vie qui mérite la dignité qui lui est dûe. Comme un animal que l’on envoie à l’abattoir. C’est plus facile de manger de la viande lorsqu’on ne le voit pas, et c’est aussi plus facile d’haïr le CRS qui met son casque. On ne voit plus le visage, là où se cache anxieusement tout ce qui reste d’humain. Mais même le visage se transforme dans le regard objectivant ; les traits se raidissent, les yeux se vident. C’est la même chose de l’autre côté. Le suréquipement de la police est scandaleux à bien des égards, en premier lieu la brutalité meurtrière qui en résulte. Mais cette brutalité naît dans l’esprit éteint de l’individu qui en enfilant un uniforme perd tout contact avec son humanité. Les manifestants sont tous des menaces potentielles, des éléments du décor à contrôler, des objets. Et qui a bien pu inventer le devoir de réserve pour les fonctionnaires. On ne peut même pas leur parler, pas étonnant que tout le monde les considère comme des monstres. Voilà, vous vous battez pour les droits de l’homme avec des regards de nazis. Félicitations. La suite vous la connaissez. Des bavures policières, des jets de pavés et de bouches d’égouts, des insultes, du gaz et des matraques. Pas besoin de tout raconter pour comprendre qu’il faut changer de manière de manifester. La lutte ne doit pas se limiter à des revendications matérielles ni à la contestation d’un gouvernement. Un révolutionnaire remet en question tout un système, sans oublier qu’il est le premier produit de ce système. La première étape est donc de tout remettre en question en lui. La dépolitisation à cause des partis, le spectacle et la violence. J’ai confiance en cette génération pour faire cet effort, car s’il y a bien une chose que nous ne voulons pas, c’est commettre les mêmes erreurs que ces vieux connards.

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